Boris Vian – Le Déserteur

Publié: 10 janvier 2012 dans Chanson, Chanson engagée, Mouloudji, Robine Marc, Vian Boris
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Boris Vian (1920-1959) a écrit la chanson "Le Déserteur" en 1954. Elle raconte l’histoire d’un conscrit, qui écrit une lettre au Président pour lui annoncer sa décision de déserter et qui encourage tout le monde à faire de même. Cette chanson a suscité, à l’époque de sa création, une grande polémique et sa première version publique a été interdite, en France, pendant toute la durée de la guerre d’Indochine.

Tout le monde connaît évidemment Boris Vian. Ingénieur, écrivain, chanteur, musicien de jazz, scénariste, acteur, peintre et traducteur, il était le deuxième enfant d’une famille aisée qui aimait toutes les manifestations artistiques; sa mère jouait du piano et de la harpe, son père était traducteur d’anglais et d’allemand et écrivait de la poésie. Mais on a un peu oublié le contexte laborieux dans lequel a été créée sa chanson "Le Déserteur".

On connait plusieurs versions à cette chanson

Le 15 février 1954, Boris Vian écrit Le déserteur sur le coin de la table d’un restaurant parisien et propose sa chanson à de nombreux artistes. De tous ceux qu’il approche, seul Mouloudji acceptera de l’interpréter et il l’enregistrera le 14 mai 1954. Sa version, pourtant « adoucie » par rapport à la chanson originale est immédiatement censurée sur les ondes et le disque, un 45 tours publié en avril 1955, en pleine guerre d’Algérie, sera, quelque temps plus tard, retiré du commerce pendant de longues années. L’interdiction ne sera levée qu’en 1962.

Ainsi, « Monsieur le Président » avait été remplacé par « Messieurs qu’on nomme grands » ; « ma décision est prise, je m’en vais déserter » était aussi remplacé par « les guerres sont des bêtises, le monde en a assez " etc… Mouloudji reviendra, plus tard, sur la polémique entourant la chanson: "En 1954, beaucoup de journalistes m’ont reproché d’avoir édulcoré Le déserteur. Mais ils n’avaient qu’à venir au moment où je l’ai créée: ils auraient vu que je m’appelais Mouloudji, que j’avais un nom arabe et que j’ai créé cette chanson le jour de la prise de Dien Bien Phu!"

Écoutons donc, en tout premier lieu, cette version "adoucie" et interdite malgré tout, interprétée par Mouloudji dans une vidéo où l’on peut entendre un Mouloudji vieillissant côtoyer un Mouloudji dans la force de l’âge:

Marcel Mouloudji interprète Le Déserteur

Une chanson pacifiste

La chanson Le Déserteur est une chanson qui est aussi très connue internationalement et qui a été traduite en plusieurs langues.

Joan Baez

Dans les années 1970, pendant la guerre du Vietnam, la chanson a été utilisée pendant des marches pacifistes et interprétée par Joan Baez et Peter, Paul and Mary. En 1991, elle a également été utilisée durant des manifestations contre l’intervention occidentale dans la guerre du Golfe. Renaud a adapté la chanson qu’il a publiée dans « L’Idiot international » le 9 janvier 1991.

Mais en terre de France, le sujet reste brûlant : une directrice d’école dans une commune du centre de la France, fut suspendue à vie de toute direction d’établissement pour l’avoir fait chanter à deux élèves, le 8 mai 1999, pour commémorer la capitulation allemande du 8 mai 1945.

Cette chanson donne toujours lieu à des commentaires animés plus de cinquante ans après sa création. La légende s’enrichit, ou se déforme selon les témoignages et les interprétations qui en sont données. En particulier sur les variations et modifications du texte initial. Boris Vian avalisera une partie des "adoucissements" de la version "Mouloudji" lorsqu’il enregistrera lui-même la chanson, mais en y réintroduisant le notion de "désertion" que Mouloudji ne pouvait se permettre d’aborder. Et c’est cette version qui connaîtra la plus large diffusion et dont nous retrouvons le texte ci-dessous, version que je vous propose maintenant de réentendre.

Boris Vian interprète Le Déserteur

La version non-censurée

Dans sa version originale, la chanson "Le Déserteur" s’était toutefois quelque peu éloignée de sa source "pacifiste" puisque le dernier couplet de la chanson se faisait menaçant et se disait comme suit:

Si vous me poursuivez
Prévenez vos gendarmes
Que j’emporte des armes
Et que je sais tirer

Le journaliste, chanteur et musicien français,  Marc Robine, que nous entendrons maintenant, a recréé cette version non-altérée qui date donc d’avant la censure de 1954 et qui est, en tout point, fidèle à la version initialement écrite par Boris Vian le 15 février 1954. Personnellement, c’est cette très belle  interprétation que je préfère et cela, tout à fait indépendamment du texte "reconstitué". La voix rugueuse et chaude de Marc Robine me semble convenir tout particulièrement au ton engagé de la chanson.


Marc Robine interprète "Le Déserteur" (version intégrale non-censurée) 2008

La lecture du "Déserteur"

Le texte de la chanson a aussi donné lieu à de nombreuses lectures. Nous avons le bonheur de pouvoir vous proposer, en terminant cette chronique, la très prenante lecture, résolument "pacifiste", qu’en a donné le comédien Jean Rochefort que je vous invite maintenant à écouter:


Jean Rochefort lit "Le Déserteur" de Boris Vian


Sources: Wikepedia et Guy Allix, Quelque part entre silence et fureur

Le déserteur

Paroles de Boris Vian et musique de Boris Vian et de Harold Berg

Monsieur le président
Je vous fais une lettre
Que vous lirez peut-être
Si vous avez le temps.

Je viens de recevoir
Mes papiers militaires
Pour partir à la guerre
Avant mercredi soir.

Monsieur le président
Je ne veux pas la faire
Je ne suis pas sur terre
Pour tuer des pauvres gens.

C’est pas pour vous fâcher,
Il faut que je vous dise,
Ma décision est prise,
Je m’en vais déserter.

Depuis que je suis né,
J’ai vu mourir mon père,
J’ai vu partir mes frères
Et pleurer mes enfants.

Ma mère a tant souffert
Qu’elle est dedans sa tombe
Et se moque des bombes
Et se moque des vers.

Quand j’étais prisonnier,
On m’a volé ma femme,
On m’a volé mon âme,
Et tout mon cher passé.

Demain de bon matin
Je fermerai ma porte
Au nez des années mortes,
J’irai sur les chemins.

Je mendierai ma vie
Sur les routes de France,
De Bretagne en Provence
Et je crierai aux gens:

"Refusez d’obéir,
Refusez de la faire,
N’allez pas à la guerre,
Refusez de partir."

S’il faut donner son sang,
Allez donner le vôtre,
Vous êtes bon apôtre
Monsieur le président.

Si vous me poursuivez,
Prévenez vos gendarmes
Que je n’aurai pas d’armes
Et qu’ils pourront tirer.

* * *

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commentaires
  1. latsirc dit :

    Merci pour la chanson ^^ , je doit justement l’étudier pour l’histoire des arts… : )

  2. Eric Tuaillon dit :

    Merci…. Pourquoi… ? Simplement pour m’avoir permis, enfin, d’écouter cette version.
    J’ai 63ans, et depuis longtemps j’en cherchais une version.
    Il existe une version chantée par Boris Vian lui-même. Je l’ai entendu dans ma jeunesse et malgré toutes mes recherches, j’ai fait ‘choux blanc’ jusqu’à aujourd’hui. Je ne désespère pas pour autant.
    Encore merci et bravo pour ce site.
    Éric

  3. Anonyme dit :

    je remercie boris d’avoir ecrit cette chansons car sa nous a bian ouvert les sur la geurre.

  4. Anonyme dit :

    Je trouve ce blog fantastique, il nous informe énormément, c’est une très bonne idée.

    • Merci à vous d’avoir pris le temps de nous laisser ce commentaire; je l’apprécie d’autant plus que la recherche et l’écriture des textes sont les éléments qui demandent le plus de travail dans l’édition de ce blogue.

  5. [...] > Article très intéressant sur le Déserteur et ses reprises [...]

  6. Sous sa deuxième rédaction, la chanson, chantée par Richard Anthony et par Peter, Paul and Mary , connut un vif succès dans les années 1960 , mais Vian était déjà mort.

  7. Jean-Pierre dit :

    Merci Pierre de cette belle livraison sur une chanson qui n’a pas fait que toucher les coeurs, mais qui a bouleversé des vies.
    Pendant la guerre d’Algérie mon frère aîné, étudiant en science, avait entendu cette chanson interdite. Elle l’avait marqué. Pourtant il n’était pas du tout anti-militariste. Il avait même fait une préparation militaire volontaire comme parachutiste. Quand il a reçu ses "papiers militaires", il a pris le train pour Marseille, s’est embarqué comme mousse sur un cargo en partance pour l’Australie. Difficile d’aller plus loin ! Il y est resté jusqu’à la fin de la guerre d’Algérie, gagnant sa vie comme docker sur le port de Sidney. Quand il est revenu en France il a été condamné à faire deux ans dans un régiment disciplinaire. Cinq ans de "galère". Mais il n’a pas fait cette "sale guerre".
    Voilà ce que peut faire une chanson.

  8. Melocoton dit :

    pour ceux qui se souviennent du couple Esther et Abi Ofarim à l’apogée de leur gloire dans les années 60’ : http://www.4shared.com/mp3/ztcFUh6R/Le_Dserteur_-_Esther_Ofarim.html

    et personnellement, j’aime bien la version Blues/Jazz du compositeur/chanteur argentin Andy Chango : http://www.4shared.com/mp3/DVg_pXce/14_The_Deserter___con_Norman_H.html

  9. Laurent Lavigne dit :

    Peter Paul and Mary ont effectivement chanté cette chanson. Elle est même enregistrée sur un album double enregistré en spectacle.

  10. Melocoton dit :

    Amis du Québec et d’ailleurs… le bonjour vous va !

    Chanson cultissime s’il en est, tous les grands noms (et les moins grands) de la chanson francophone s’en sont emparé. Cela semble maintenant tellement anodin et suranné mais remis dans son contexte, c’est vrai qu’il fallait le courage de Mouloudji pour oser la chanter même en version dite « édulcorée ».

    Je vous en livre 3 versions et si ça vous dit, j’en ai encore une dizaine à vous proposer avec des artistes connus ou moins connus (Juliette Greco, Serge Reggiani, Serge Utgé-Royo, Hugues Aufray, Eddy Mitchell, …)

    C’est pure flagornerie de ma part que de commencer par la version à Capella de Michel Rivard : http://www.4shared.com/mp3/FqAJ9oRF/01-Le_dserteur.html

    mais c’est pur bonheur de mettre en second, la version de Renaud qui ne doit à Boris Vian… que son titre : http://www.4shared.com/mp3/cSyrCPwh/Le_Dserteur_-_Renaud.html

    et pour la découverte, la déconcertante mais splendide version du Kabyle "Ferhat Mehenni" extraite de son album « Chants berbères de lutte et d’espoir » : http://www.4shared.com/mp3/0EHfDxKN/07_Winna_yezzartin__Le_dserteu.html

    • Lise dit :

      Bonjour Pierre!

      Il y a sur cette terre toutes sortes de guerres, et les soldats que nous sommes devons les subir ou pas.

      Toutes ces interprétations du "Déserteur" sont remarquables mais celle de Mouloudji vétéran et novice me touche particulièrement.

      Merci pour la variété des artistes et leur performance!

    • Quelle découverte extraordinaire que cette version "internationale du Kabyle “Ferhat Mehenni”. Je compte bien y revenir.. dans une toute prochaine publication (dont je ne donne pas de détail toutefois..)

      Mais qui est donc au juste ce chanteur. On en dit moins que rien sur internet… Peut-être y a-t-il sur les pochette quelques détails intéressants…

  11. Boris Vian : Le déserteur .Chanson réaliste toujours d’actualité .

    • Je la qualifierais plutôt de chanson "engagée"… Quant à la chanson dite "réaliste" elle constitue un genre musical à part qui se caractérise par des chansons à texte traitant de sujets dramatiques (pour ne pas dire mélo) et emprunts d’une noirceur certaine, souvent inspirés par le quotidien des quartiers populaires de Paris.

      Tu me pardonneras certainement ma chère Aimée, d’apporter cette petite nuance…

  12. Mylène-5 dit :

    D’une famille de militaires j’aime pourtant beaucoup cette chanson ! Pour qui les connaît "de l’intérieur" il y a beaucoup d’humanité chez les militaires, comme chez les autres "humains" d’ailleurs ! Et il n’y a plus de "conscrit" maintenant, ce qui est une bonne chose. On ne fait bien que ce que l’on aime et choisit !

    J’aime aussi beaucoup Boris Vian !
    J’aime aussi beaucoup votre blog merci !

  13. Un partageux dit :

    Merci Pierre. Et merci d’avoir inclus l’interprétation de Marc, parti trop jeune, qui se moque des bombes et se moque des vers.

    Il y a trente ans ou un peu plus je me souviens de Francis Lalanne, interprétant sur scène la version originale du Déserteur avec quelque provocation gratuite bien dans sa manière.

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