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Une blessure historique encore bien vivante

En cette journée du Souvenir acadien (le 13 décembre) nous vous proposons un détour en chanson au cœur même de l’histoire de l’Acadie. Comme vous le savez, l’Acadie a connu une blessure historique qui reste encore bien vivante dans l’imaginaire populaire acadien. Le texte de la chanson que nous vous proposons aujourd’hui (nous devrions plutôt dire « des » chansons puisqu’il s’agit de deux chansons différentes), est inspiré de l’héroïne fictive Evangéline du poème épique de Henry Wadsworth Longfellow écrit en 1847 et qui raconte la triste déportation du peuple Acadien. Ce poème, publié en 1847, a eu un grand effet sur la culture acadienne et québécoise dans son ensemble.

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Le « Grand Dérangement »

Si le personnage d’Évangéline est fictif, la déportation du peuple acadien auquel fait référence cette chanson, ne l’est évidemment pas. La Déportation des Acadiens, ou le « Grand Dérangement », est une expression utilisée pour désigner l’expropriation massive et la déportation des Acadiens, peuple francophone d’Amérique, lors de la prise de possession par les Britanniques d’une partie des anciennes colonies françaises en Amérique. Rappelons brièvement qu’en juillet 1755, environ 12 000 habitants acadiens, désarmés et sans défense, furent déracinés de leur patrie et envoyés par la force en exil vers des destinations qui leur étaient totalement inconnues. Les déportés étaient divisés par groupes d’âge et de sexe, puis embarqués sur les navires où l’on prenait soin de démembrer les familles. Ils se retrouvèrent ainsi éparpillés et abandonnés dans les colonies britanniques de la côte atlantique et cela, jusqu’en Louisiane. La majorité des populations se qualifiant  encore « d’acadienne » se trouve aujourd’hui au Nouveau-Brunswick, en Nouvelle-Écosse, à l’Île-du-Prince-Édouard, aux îles de la Madeleine et en Gaspésie (au Québec), à Terre-Neuve-et-Labrador, dans le Maine (États-Unis), et, évidemment en Louisiane et aux Iles Saint-Pierre-et-Miquelon. Des historiens américains estiment que, sur une population totale évaluée entre 12 000 et 18 000 Acadiens en 1755, de 7 500 à 9 000 périrent entre 1755 et 1763, soit des effets de la déportation, soit en tentant d’y échapper.

Un poème épique

Henry Wadsworth Longfellow (1807-1882)

L’auteur-compositeur-interprète Michel Conte s’est directement inspiré, en 1971, du poème Evangeline, « A Tale of Acadie » de l’auteur américain Henry Wadsworth Longfellow (1847), pour écrire sa chanson sur Évangéline et son bel amant Gabriel. C’est la chanteuse québécoise Isabelle Pierre qui l’enregistra pour la première fois en 1971 sur son album intitulé « Heureuse », chanson qui sera d’ailleurs son plus grand succès. Michel Conte écrira à cet effet que « ... je ne saurais trop dire ce qui se passa lorsque je lus sur le socle de la statue le nom d’Evangéline. Quelque chose qui frappe à la porte de ma mémoire…le poème de Longfellow….une grande tristesse qui m’envahit… un choc inconscient mais suffisamment fort pour que je décide d’écrire une chanson sur cette femme qui me paraît être une héroïne de roman, une Yseult maritime, une Juliette nordique, une femme dont le courage me fait mal, dont l’espérance me donne envie de pleurer… »

Nous vous proposons d’écouter, ci-dessous deux versions de cette très belle chanson de l’auteur Michel Conte. Tout d’abord, la version originale chantée par Isabelle Pierre qui a créé la chanson en 1971. Ensuite une version, tout à fait unique, réalisée à partir d’un enregistrement non-public que m’a fait parvenir, un ami du blogue « J’ai la mémoire qui chante » où l’on peut entendre l’auteur, Michel Conte, interpréter sa chanson avec toute l’émotion qu’il associait à sa chanson.

Enfin, je me suis permis de remonter un peu dans le temps et en vous proposant d’écouter une tout autre « Évangéline », créée cette fois en 1947 par la cantatrice acadienne d’opéra et de concert, Anna Malenfant, elle-même originaire de Shediac en Acadie. C’est cette pièce que nos vieux parents ont sans doute entendue et qui a contribué à perpétuer dans l’imaginaire populaire le personnage d’Évangéline, que reprendra Michel Conte.

Source: Wikipedia


Isabelle Pierre: celle qui a créé la chanson

Isabelle Pierre (de son vrai nom Nicole Lapointe) est une chanteuse québécoise qui a connu beaucoup de succès vers la fin des années 1960 et le début des années 1970. Sa carrière, qui fut toutefois de courte durée, n’en demeure pas moins très intense, en particulier grâce à sa rencontre avec l’auteur-compositeur Stéphane Venne qui lui écrit une série de succès. Isabelle Pierre aura été, avec entre autres Renée Claude et Emmanuelle, la représentante d’une époque de liberté et d’espoir d’un Québec en plein éveil culturel et politique.

Isabelle Pierre

Évangéline  – Isabelle Pierre (1971)


L’auteur de la chanson: Michel Conte

Michel Conte est français et il est originaire de Gascogne. Il a vécu au Québec à partir de 1955 et y a poursuivi une carrière multiple de chorégraphe pour la télévision et la scène, d’auteur-compositeur, d’interprète et de metteur en scène tant d’opéras et d’opérettes que de comédies musicales. Michel Conte a croisé Charles Trenet en 1954 et c’était d’ailleurs sur son conseil qu’il était venu au Québec.

Il débarqua au Québec en octobre 1955 au moment où naissait la télévision à laquelle il imprimera sa marque en signant des chorégraphies novatrice qui prennent en compte le vocabulaire visuel du nouveau médium. Les caméras deviennent des partenaires avec lesquels il faut danser lorsqu’elles s’allument au rouge. Il met ainsi en place des ballets classiques présentés par Henri Bergeron à L’Heure du Concert et se charge aussi de composer les fonds scéniques de l’émission de music-hall du dimanche aux heures de grand auditoire. Le chorégraphe et danseur devient donc en quelques années une référence incontournable de la télévision québécoise en matière de danse et il influence directement le milieu en dehors de la télévision.

Au cours des années 1960, il entreprendra une carrière d’auteur-compositeur et sera dès lors interprété tout d’abord par Lucille Dumont puis entre autres par Renée Claude, Monique Leyrac et Julie Arel (Kamouraska) et plusieurs autres par la suite. Julie Arel se vit d’ailleurs décerner le premier prix au Festival d’Athènes de la chanson avec Kamouraska en 1973.

Le document sonore que vous entendrez ci-dessous est un enregistrement privé fait par Michel Conte au début des années 2000 et il m’a été aimablement envoyé par Laurent L. pour que je le diffuse sur cette page. C’est d’ailleurs Laurent qui m’a fait la suggestion d’écrire un article sur la chanson « Évangéline ».

 

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« En fait, j’ai toujours eu l’impression qu’Evangéline, depuis l’immortalité de son âme, s’était servi de moi pour écrire sa propre chanson. J’ai quitté le Québec en 1982, mais Evangéline continua à vivre sa propre vie sans que personne ne se soucie de savoir ce qui était advenu de son auteur. Mon ami Sylvain Rivière, qui vit aux Îles de la Madeleine et transite souvent par l’Acadie,  me disait que la chanson continuait à être chantée dans tous les festivals Acadiens….

 Entre temps, j’avais appris qui était vraiment Evangéline et quelle sorte de relation nous avions, elle et moi. Gustave Flaubert disait : Madame Bovary, c’est moi ! Je peux également affirmer: Evangéline, c’est moi ! Cette femme est vraiment capable de faire des miracles dans le cœur et dans l’âme de tous ceux qui l’écoutent. Cela démontre que la chanson, comme toutes les autres formes d’expression, peut être un art thérapeutique, comme le dit si bien Alejandro Jodorowski… »

Michel Conte

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Évangéline – Michel Conte (2000)

Évangéline – Paroles et musique de Michel Conte (1971)

Les étoiles étaient dans le ciel
Toi dans les bras de Gabriel
Il faisait beau, c’était dimanche
Les cloches allaient bientôt sonner
Et tu allais te marier
Dans ta première robe blanche
L’automne était bien commencé
Les troupeaux étaient tous rentrés
Et parties toutes les sarcelles
Et le soir au son du violon
Les filles et surtout les garçons
T’auraient dit que tu étais belle

Évangéline, Évangéline

Mais les Anglais sont arrivés
Dans l’église ils ont enfermé
Tous les hommes de ton village
Et les femmes ont dû passer
Avec les enfants qui pleuraient
Toute la nuit sur le rivage
Au matin ils ont embarqué
Gabriel sur un grand voilier
Sans un adieu, sans un sourire
Et toute seule sur le quai
Tu as essayé de prier
Mais tu n’avais plus rien à dire

Évangéline, Évangéline

Alors pendant plus de vingt ans
Tu as recherché ton amant
À travers toute l’Amérique
Dans les plaines et les vallons
Chaque vent murmurait son nom
Comme la plus jolie musique
Même si ton coeur était mort
Ton amour grandissait plus fort
Dans le souvenir et l’absence
Il était toutes tes pensées
Et chaque jour il fleurissait
Dans le grand jardin du silence

Évangéline, Évangéline

Tu vécus dans le seul désir
De soulager et de guérir
Ceux qui souffraient plus que toi-même
Tu appris qu’au bout des chagrins
On trouve toujours un chemin
Qui mène à celui qui nous aime
Ainsi un dimanche matin
Tu entendis dans le lointain
Les carillons de ton village
Et soudain alors tu compris
Que tes épreuves étaient finies
Ainsi que le très long voyage

Évangéline, Évangéline

Devant toi était étendu
Sur un grabat un inconnu
Un vieillard mourant de faiblesse
Dans la lumière du matin
Son visage sembla soudain
Prendre les traits de sa jeunesse
Gabriel mourut dans tes bras
Sur sa bouche tu déposas
Un baiser long comme ta vie
Il faut avoir beaucoup aimé
Pour pouvoir encore trouver
La force de dire merci

Évangéline, Évangéline

Il existe encore aujourd’hui
Des gens qui vivent dans ton pays
Et qui de ton nom se souviennent
Car l’océan parle de toi
Les vents du sud portent ta voix
De la forêt jusqu’à la plaine
Ton nom c’est plus que l’Acadie
Plus que l’espoir d’une patrie
Ton nom dépasse les frontières
Ton nom c’est le nom de tous ceux
Qui malgré qu’ils soient malheureux
Croient en l’amour et qui espèrent

Évangéline, Évangéline
Évangéline, Évangéline

Acadie mon doux pays: Anna Malenfant

Anna Malenfant, cantatrice acadienne d’opéra, d’oratorio et de concert, est l’une des plus belles voix au Canada français entre 1940 et 1950. Elle est originaire de Shediac en Acadie (Nouveau-Brunswick) et elle a connu une carrière internationale. En plus de son talent d’interprète, elle possède un don de compositrice, et on lui doit une centaine de chansons sous le pseudonyme de Marie Lebrun. Ses chansons, comme Acadie mon doux pays ou Toi, ma Sagouine ou  Évangéline, reflètent des souvenirs de son Acadie natale.

La pièce que vous entendrez ci-dessous a été enregistrée et gravée sur 78 tours en 1942. Anna Malenfant n’interprète toutefois que le premier couplet de sa chanson originale qui, comme vous le constaterez plus bas, en comprenait trois.

Évangéline – Anna Malenfant (juillet 1942)

Évangéline (Interprète: Anna Malenfant (1942)

Paroles et musique Marie Lebrun (pseudo de Anna Malenfant)

Je l’avais cru ce rêve du jeune âge
Qui souriant m’annonçait le bonheur
Et confiante en cet heureux présage
Mes jeunes ans s’écoulaient sans douleur.
Il est si doux au printemps de la vie
D’aimer d’amour les amis de son coeur
De vivre heureux au sein de la patrie
Loin du danger à l’abri du malheur. (bis)

Évangéline, Évangéline
Tout chante ici ton noble nom
Dans le vallon sur la colline
L’écho répète et nous répond:
Évangéline, Évangéline.

Qu’ils étaient beaux ces jours de notre enfance
Cher Gabriel, au pays de Grand-Pré
Car là régnaient la paix et l’innocence
Le tendre amour et la franche gaieté.
Qu’ils étaient doux le soir sous la charmille
Les entretiens du village assemblé
Comme on s’aimait, quelle aimable famille
On y formait sous ce ciel adoré. (bis)

Là les anciens, devisant du ménage
Avec amour contemplaient leurs enfants
Qui réveillaient les échos du village
Par leurs refrains et leurs amusements.
La vie alors coulait douce et paisible
Au vieux Grand-Pré dans notre cher pays
Lorsque soudain notre ennemi terrible
Nous abreuva de malheurs inouis. (bis)

Hélas ! depuis sur la terre étrangère
J’erre toujours en proie à la douleur
Car le destin dans sa sombre colère
M’a tout ravi, mes amis, mon bonheur.
Je ne vois plus l’ami de mon enfance
À qui j’avais juré mon tendre amour
Mais dans mon coeur je garde l’espérance
De le revoir dans un meilleur séjour. (bis)

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